Chaulage de précision en grande culture
Chaulage de précision: pourquoi le couple Ca/Mg fait la différence
1) Le cœur du sujet : un équilibre, pas seulement un pH
Sur la plupart des sols acides français (hors zones calcaires naturelles), corriger l’acidité ne suffit pas. Le chaulage de précision cherche à relever le pH et à remettre d’aplomb la balance cationique du complexe argilo-humique. Dans l’approche Kinsey/Albrecht, l’optimum visé (dans la majorité des sols) tourne autour de 68 % de Ca et 12 % de Mg sur la CEC.– plage considérée comme idéale pour une structure grumeleuse et une nutrition régulière des cultures.
On résume souvent ainsi : « un bon ratio Ca/Mg conditionne à la fois la structure et l’assimilation des nutriments ». Un sol équilibré en Ca/Mg flocule, respire, et laisse l’eau comme les racines circuler. À l’inverse, trop de Mg compacte et rend la terre battante ; trop peu de Mg… Et c’est la carence assurée.
Les travaux d’Albrecht montrent que les sols limoneux à argileux performants affichent typiquement ~68 % Ca et ~12 % Mg. . Sous 10 % : risque élevé de carence magnésienne. Au-delà de ~20 % : porosité qui se ferme, battance et mottes dures. Viser ~68/12 permet donc de remonter le pH vers la neutralité et d’obtenir un rapport Ca:Mg (≈ 6:1 en bases échangeables) favorable à la fois à la chimie et à la physique du sol. On observe alors des agrégats plus stables, des échanges gazeux plus aisés (O₂/CO₂) et, au bout de la chaîne, des cultures qui expriment mieux leur potentiel.
À retenir tout de suite : l’objectif n’est pas un maximum de calcium, mais un équilibre autour de 68 % Ca / 12 % Mg. C’est lui qui met le sol “au diapason”.
2) Le piège du tout calcaire : corriger l’acidité… Et creuser la carence en Mg
Le réflexe d’épandre uniquement du CaCO₃ (calcaire , chaux …) est tenace. Utile quand le sol est déjà bien pourvu en Mg, il devient contre-productif si le sol manque de magnésium : on augmente Ca et le pH, sans rétablir le Mg. Résultat : la part de Mg sur la CEC recule et la plante peut entrer en déficit, même sur un pH corrigé. Les guides le rappellent sans détour : « un apport de calcium provoque des carences en magnésium, or celui-ci est très utile aux végétaux ».
Pourquoi ? D’abord par antagonisme : excès de Ca = frein à l’absorption du Mg par les racines. Ensuite, certaines formes peuvent précipiter à pH plus élevé, diminuant la disponibilité du Mg. Enfin, quand on supprime la toxicité aluminique d’un sol très acide, le facteur limitant restant apparaît souvent… le magnésium. Sur céréales ou colza, on voit parfois – après plusieurs chaulages calciques – un jaunissement internervaire des vieilles feuilles, un tallage chétif : typique d’un sol “tout-Ca, pas assez Mg”.
La parade est simple : adapter la chaux aux besoins réels. Sur sol acide pauvre en Mg, on privilégie un apport contenant du magnésium (dolomie, chaux magnésienne). Le chaulage de précision, c’est apporter du Carbonate de calcium pour neutraliser les H⁺ et remonter le Mg si nécessaire, pas l’un sans l’autre.
3) Quand le ratio déraille : effets en chaîne au champ
a) Structure et porosité
Le Ca flocule, stabilise, fait respirer et espace les feuillets d’argile; un Mg modéré (~10–15 %) contribue à la cohésion et resserre les argiles. Mais un excès de Mg produit des sols durs, collants, battants ; au-delà de ~20 % Mg, la croûte de battance guette. L’air circule mal, l’eau s’infiltre peu, et les racines on du mal à se développer. À l’extrême, on parle de sol collant, voire asphyxiant : l’oxygène se raréfie, l’activité microbienne ralentit. À l’inverse, un Ca trop dominant avec Mg très faible peut rendre le sol trop meuble et lessivable. Le bon compromis Ca/Mg donne la fameuse texture grumeleuse, stable et poreuse.
b) Enracinement et dynamique biologique
Un excès de Mg induit compaction et manque d’oxygène : racines superficielles, croissance freinée. Avec un sol bien pourvu en Ca (et correctement magnésien), les racines plongent plus facilement, l’alimentation hydrominérale suit. La vie du sol s’aligne : bactéries et actinomycètes préfèrent un milieu aéré, pH corrigé. Si Mg domine, ou si l’acidité reste forte, la minéralisation ralentit et la fertilité plafonne.
c) Assimilation des nutriments et rendement des engrais
Enracinement limité = engrais moins valorisés. S’ajoutent les antagonismes : trop de Ca peut gêner K et Mg ; trop de Mg concurrence K et parfois Ca. Une carence en Mg pénalise aussi l’usage de N, P, K : le magnésium étant central pour la chlorophylle et de nombreuses enzymes, l’efficience globale chute. Même avec un pH redressé, si Mg reste le facteur limitant
4) L’ardoise économique d’un déficit magnésien (souvent discrète, mais bien réelle)
Les pertes dépassent rarement 15 % de rendement, mais 10–15 % sur plusieurs années, à l’échelle d’une ferme, ça finit par compter.
- Blé : tallage réduit, photosynthèse en retrait ; souvent –5 à –15 %. Sur 70 q/ha, –10 % = ~7 q perdus, soit ~140–210 €/ha (à 200 €/t). La teneur en protéines peut aussi fléchir si N mal valorisé.
- Maïs : sensibilité moindre mais réelle en sols sableux acides (feuillage panaché jaune-vert) ; pertes de quelques q/ha, parfois ~10 %. À 90–100 q/ha, on parle de 9–10 q, soit ~160–180 €/ha (prix moyen 180 €/t).
- Colza : assez exigeant en Mg ; –10 à –15 % possibles sans symptômes criards. À 35 q/ha, cela fait 4–5 q (≈ 90–110 €/ha à 450 €/t). Maturité plus hétérogène, récolte moins sereine.
- Vigne : carences bien connues (rougissement internervaire, feuilles marbrées) ; baies plus petites, sucre moindre, millerandage, maturité retardée. Des pertes de 5 à 20 % sont rapportées. À 50 hl/ha, –10 % = ~5 hl (≈ 250 €/ha à 50 €/hl), sans compter la dévalorisation qualitative ni l’effet sur la longévité des ceps.
Bilan simple : un manque à gagner souvent 150–250 €/ha si l’on laisse traîner. D’où l’intérêt d’un apport magnésien correct, d’autant que l’effet dure plusieurs campagnes.
5) Quel amendement choisir ? (et quand)
Calcaire pur (CaCO₃)
Chaux “classique” > 90 % CaCO₃, quasi sans Mg. Parfaite pour relever le pH quand le sol a déjà assez de Mg. Utile aussi là où Mg est trop présent : on dilue l’excès et on remonte le ratio Ca/Mg. Les formes fines agissent vite mais brièvement ; les granulométries plus grossières, lentement mais longtemps. Effet doux, tampon correct : idéal en entretien régulier. À éviter sur sol carencé en Mg.
Dolomie (calcaire magnésien)
Carbonate double Ca + Mg, typiquement ~12 % Mg (élément) et 50–60 % CaCO₃. Pouvoir neutralisant un peu moindre que la calcite, mais corrige pH et Mg en un seul passage. À privilégier sur sols acides pauvres en Mg. En ordre de grandeur : ~200 kg/ha de MgO couvrent 3–5 ans (≈ 1 t/ha d’une dolomie à 20 % MgO). Action lente, prolongée. Attention au dosage : on peut vite “basculer” vers trop de Mg si l’on surcorrige. Si on est proche de l’optimum, un mélange calcite + dolomie permet un réglage fin. En sols neutres mais déficitaires en Mg, préférer des formes non carbonatées (kiesérite, sulfate de Mg) pour ne pas bousculer le pH.
Chaux vive / éteinte
Oxydes ou hydroxydes de Ca (et parfois Mg),elle est souvent décriée par le producteurs pour son impact sur la biologie mais je peux vous garantir que l’acidité est bien plus nuisible à vos micro-organismes qu’un peu de chaux, ce produit est à réserver aux redressements durs (pH < 5,5) et à manipuler avec prudence (corrosifs, impact microbiologique s’il y a excès). Existe en version magnésienne (ex. 15 % MgO). En grandes cultures, on privilégie plutôt les carbonates, plus faciles et réguliers. je vous recommande de combiner une peu de chaux + carbonate pour avoir un effet rapide de correction sur l’acidité puis les carbonates prendront le relais.
En bref, analyse de terre en main :
- Sol acide pauvre en Mg → dolomie / chaux magnésienne.
- Sol acide riche en Mg (ratio Ca/Mg trop bas) → calcaire seul.
- Cas intermédiaire → produit mixte ou fractionnement (calcaire + kiesérite). Le tout avec l’objectif Mg ≈ 10–14 % des bases sur le long terme.
6) Et le gypse dans tout ça ? Utile, oui. Remplacer le calcaire, non.
Le gypse (CaSO₄·2H₂O) apporte calcium soluble et soufre. Mais il ne consomme pas de H⁺ : le pH ne monte pas. C’est utile en sols sodiques/salins (remplacer Na⁺ sur le complexe et le lessiver) et, chez nous, pour fournir S et un peu de Ca sans bouger le pH. Sur sol franchement acide, croire qu’on “chaulera” au gypse est une erreur : l’acidité reste, la toxicité aluminique de surface aussi. Pire, le SO₄²⁻ peut entraîner du Mg vers le bas du profil en même temps que Ca. Sur un sol déjà juste en Mg, c’est aggraver le problème. Conclusion rapide : le gypse est un complément ponctuel, pas un substitut au chaulage calco-magnésien.
7) Mode d’emploi “terrain” (check-list pratico-pratique)
- Analyser correctement : méthode Albrecht/Kinsey si possible, avec % Ca, % Mg, % K, % Na sur CEC. Le pH seul n’est pas un diagnostic suffisant.
- Cibler l’équilibre : viser 68 % Ca / 12 % Mg .
- Mg < 10 % → prévoir un apport magnésien.
- Mg > 20 % → pas d’apport Mg, Ca seul.
- Choisir l’amendement :
- Acide + pauvre en Mg → dolomie / chaux magnésienne.
- Acide + Mg suffisant/élevé → calcaire seul.
- Entre-deux → mélange ou fractionnement (calcite + kiesérite).
- Doser raisonnablement : pas de surenchère. On apporte le CaO pour atteindre le pH cible et juste ce qu’il faut de Mg pour combler la carence. À titre indicatif : ~1 t/ha de dolomie peut suffire pour 4–5 ans sur sol peu pourvu. Mieux vaut des apports modérés et réguliers (tous les 3–5 ans) qu’un “gros coup” unique.
- Soigner l’application : répartition homogène, et incorporation quand c’est possible (hors prairies et vigne établies). Une chaux laissée en surface agit lentement en profondeur.
- Écarter les fausses bonnes idées : le gypse ne relève pas le pH et peut entraîner du Mg ; un pH > 7,5 ouvre la porte à d’autres carences. Chercher l’équilibre, pas l’excès.
- Suivre et ajuster : observer les cultures l’année suivante (disparition du jaunissement internervaire, vigueur). Refaire un bilan pH / bases tous les 4–5 ans et recaler le plan d’amendement.
Comment Kinsey calcule les doses d’amendements basiques (CEC/« TEC »)
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Base de calcul : votre historique! Contrairement aux autres analyses de laboratoire les préconisations d’une analyse de terre Kinsey/Albrecht intègre vos derniers apports (chaux , dolomie, etc.). Ces apports sont convertis en kg d’élément pur Ca et Mg et déduits du besoin pour éviter la surcorrection. Un épandage récent (surtout < 12–18 mois) pèse donc dans le “solde à corriger”.
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CEC réelle (appelée souvent « TEC » chez Kinsey). La dose est calculée au kg près en fonction de votre capacité d’échange cationique mesurée au labo selon une méthode unique. Plus la CEC/TEC est élevée, plus il faut d’amendement pour faire bouger un même pourcentage de saturation : c’est un réservoir plus grand.
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Affinage pratique. Les recommandations tiennent compte de la teneur en élément de vos amendements des apports déjà réalisés. En clair : ce n’est pas une “dose standard”, c’est votre dose, liée à votre TEC, vos derniers épandages et votre objectif de saturation.


